It’s Miss Actually

Votre film Miss Dior est vraiment réussi, très surprenant!

Pour moi, la version longue est la plus intéressante. Elle est authentique parce qu’elle mixe des niveaux de réalité en alternant la couleur et le noir et blanc. Elle est complexe, elle mélange aussi des niveaux de temporalité différents grâce au montage. 

Avez-vous apprécié le tournage sur la Côte d’Azur ? Avez-vous aimé la lumière, le soleil?

J’ai eu l’occasion dans ma carrière d’aller dans le sud de l’Europe, plus précisément au Portugal, pour des séances photos. J’avais déjà beaucoup aimé l’atmosphère et la lumière là-bas.

La lumière du Sud de la France est particulièrement belle, riche. Je me souviens surtout de la beauté du soleil couchant lorsque nous avons tourné la dernière scène sur la falaise avec l’hélicoptère. Cette lumière était incroyable.

J’aime filmer en pleine lumière certains plans, certaines choses. Mais, vous savez, je préfère plutôt filmer mes sujets dans l’ombre… Je suis plus connu pour ça, filmer dans des tonalités sombres, comme je l’ai toujours fait.

Quand j’ai commencé la photographie dans les années 70, je faisais pourtant l’inverse. Je prenais les gens avec une lumière frontale, en plein sur leur visage ! Mais, il est arrivé un moment où j’ai changé, et j’ai opté pour l’ombre, le sombre. Cela donne plus de grain à l’image, et c’est ce que j’aime quoi qu’il en soit.

« Natalie Portman est fantastique... »

Depuis vos premiers films, des vidéos clips jusqu’au choc esthétique de CONTROL, vos images ont évolué mais sont restées dans un certain style, propre à votre univers. De ce fait, lorsque votre film pour Miss Dior a été annoncé, quelle surprise ! Comment vous êtes-vous plongé dans un univers qui n’est pas le vôtre “naturellement”?

Il faut déjà que je vous dise que c’est la première fois que je réalise une publicité, un film commercial. C’est la première fois que j’accepte car cela m’intéressait de me plonger dans un univers différent du mien, lié à une maison de luxe, au parfum. J’ai autour de moi des proches qui sont liés à la mode. Ca m’intéressait de rentrer dans cet univers en faisant un film. 

J’ai vraiment voulu faire de Miss Dior un personnage à part entière, une héroine.

C’était formidable de tourner avec toute une troupe d’acteurs. Les top models ne peuvent aller aussi loin dans le jeu. 

Elle est vraie, c’est quelqu’un d’authentique. Cela se sent à l’écran, et ça parle aux gens. Je pense que cette “vérité “est plus importante que la beauté seule. Cela ne suffit pas d’être une très belle femme. Elle est  vraiment quelqu’un de bien, et sa personnalité fait la différence.

« Elle quitte sa vie toute entière ... »

Pouvez-vos nous parler de l’histoire ? Elle quitte son mariage, certes, mais on pourrait presque interpréter l’histoire dans une perspective oedipienne, à savoir que c’est son père qu’elle laisse planté là!

(Rires) Oui, mais pas seulement son père à mon sens ! Elle quitte sa vie tout entière, symbolisée par son père. L’histoire parle d’une échappée, du fait de s’évader de tout ce qui vous entrave dans la vie. S’évader de tout ce qu’on ne peut plus accepter.

Dans cet esprit là, je trouve notre choix de la chanson  “Piece of my heart” de Janis Joplin vraiment formidable. Je trouve que c’est essentiel d’avoir cette voix, ces paroles sur le film. D’ajouter finalement une perspective féminine sur mon film.

Effectivement, Janis Joplin est un choix formidable. Vous aimez beaucoup cette artiste, n’est-ce pas ? Vous avez même shooté un autoportrait de vous déguisé en Janis…

(Rires). Oui, c’est exact. Je n’ai jamais été aussi proche de Janis!

C’est un choix plein de sens car Janis Joplin était une femme habitée par une rage de vivre, avec quelque chose de triste en elle aussi. 

Pour moi, c’est une femme forte. Une femme puissante.

En fait, j’ai connu Jim Marshall, le photographe qui l’a beaucoup suivie.

Effectivement, on voit sur ses photos qu’il y avait une incroyable tristesse en elle. Elle s’est perdue dans le “spirit of freedom” des années 60. 

Est-ce que cette idée de liberté, profondément liée à Janis Joplin, est importante dans votre film? Dans le sens où Miss Dior est un parfum mais aussi où elle symbolise la volonté de Christian Dior, juste après la guerre, de rendre les femmes à nouveau heureuses.

La recherche de la musique a pris beaucoup de temps et ce choix semble absolument parfait, à tout point de vue. Y compris sur le sens de cette chanson.
Mais le film, au préalable, n’a pas été pensé ni tourné pour “coller” à une musique quelle qu’elle soit. Ce n’est pas comme pour un clip video qui illustre une musique. Pour Miss Dior, nous étions dans les conditions d’un film. C’est à dire que ce n’est qu’après le tournage que l’on choisit la musique qui va le mieux avec les images.
Concernant Miss Dior, plus je regarde le film, plus je suis persuadé qu’on ne pouvait pas faire meilleur choix.

Dans tous vos longs métrages, la musique est partie prenante. Comme si chaque film était une chanson…

Je n’ai jamais pensé à mes films de cette manière car pour moi une musique s’incarne dans une image grâce à une simple note d’une chanson.

Par exemple, pour le clip de The Killers “All these things I’ve done”, le son du piano dans la chanson me faisait penser à une goutte d’eau. Cette idée a engendré toute la vidéo qui met en scène quelqu’un qui tombe à l’eau.

Pour ce qui est des longs métrages, il est très rare de choisir la musique en premier et de filmer ensuite les images qui l’illustrent…

La musique vient le plus souvent après les images.

Mais de toute façon, j’essaie en général de rester attentif à tout ce qui peut m’inspirer. J’essaie que ça ait du sens ou tout simplement que ça me plaise ! 

Vos images ont une réelle esthétique reconnaissable. On peut le constater dans tout votre travail,  tous vos films. Parlez-nous de “The American”, un film magnifique et étrange dans lequel George Clooney est incroyable.

Oui, c’est un George Clooney très sombre… Peut-être plus sombre qu’il ne le souhaitait… J’aime beaucoup ce film moi aussi.
Pour mon premier long métrage, j’étais concentré sur les images, le cadre. Pour celui-ci, j’ai voulu rentrer plus profondément dans l’histoire des personnages, les approcher avec un cadre moins rigide.

Le fait de choisir du noir et blanc ou de la couleur a toujours du sens dans vos images. Pour Miss Dior, vous avez mélangé les deux. Est-ce que pour vous, le noir et blanc réfère à la réalité et la couleur renvoit à l’évasion, au rêve?

Oui, c’est ça. Mais cela reste ouvert à toute autre interprétation. C’est assez singulier car la couleur est censée incarner la réalité alors que pour moi, le noir et blanc c’est le réel. 

Comme je ne filme pas en digital, je devais choisir avant le tournage de Miss Dior ! Lorsque je shoote en couleur, je suis toujours curieux de voir le résultat. Pour le noir et blanc, je sais toujours ce que je vais obtenir. Le noir et blanc, c’est comme une seconde nature pour moi…

Finalement, vous n’êtes pas tombé dans le cliché de la French Riviera, bravo!

Est-ce qu’il existe?

Oui, bien sûr ! Mais dans votre film, le décor naturel est un peu rude. La falaise, le maquis.. Du coup, la scène où Natalie Portman court donne un réel sentiment de liberté.

Oui, c’est une esthétique différente des plans dans l’hôtel… et cela symbolise son changement. Un décor plus sauvage, “not manufactured”.

Le making-of que vous avez tiré du tournage est très riche.

Merci. D’autant que nous n’avons tourné que 3 jours. J’ai toujours pris des photos de mes films, mais elles étaient la somme d’au moins 8 semaines de tournage…

Avez-vous une photo préférée dans ce making-of?

Oui, il y en a une très étrange qui représente deux enfants avec leur père et le groom qui regardent tous dans différentes directions. Une main est dans le cadre, d’où vient-elle ?

Cette photo me rappelle une image célèbre des Rolling Stones par Michael Cooper où on voit les 5 gars avec 11 mains. D’où vient la main supplémentaire ?
(Rires)

Et la photo où on voit la doublure de Natalie Portman avec “Jack Kerouac” tatoué sur l’épaule?

Oui, celle-ci est très bien aussi . L’esprit libre de la Beat Generation!

En parlant de liberté, est-ce que Miss Dior est pour vous l’incarnation d’un nouveau féminisme? A l’image de jeunes popstars actuelles comme Beyonce ou Nikki Minaj qui se réclament d’un nouveau féminisme? 

Oui, c’est intéressant de voir que ce sont des femmes adulées par les hommes, en ce sens qu’elles projettent une image que les hommes aiment et veulent voir. Mais elles disent pourtant qu’elles sont des féministes. C’est difficile à dire…Pour moi, cela reste la vision des hommes. Ce qui est formidable à propos de Janis Joplin par exemple, c’est que sa vison en tant que femme prévaut.

Mais quoi qu’il en soit, c’est une bonne chose que le débat “féministe” réapparraisse.

Il y a quelques années, j’ai fait le portrait de stripteaseuses en collaboration avec l’artiste-peintre sud-africaine Marlène Dumas. J’ai travaillé avec elle sur des peintures qu’elle avait réalisés à Amsterdam. J’y ai inclus des mots en 4 lettres, qui suggèrent habituellement quelque chose de sexuel ( FUCK etc..) . Mais je leur ai substitué des mots en 4 lettres que j’ai imaginé dans la tête de ces femmes comme HOME, BABY etc…

« le mot “bonheur” est galvaudé... »

Pour conclure sur Miss Dior, revenons à son créateur Christian Dior. C’était un homme aimable, doux et plein de vie mais aussi de empli de questions. Ce parfum lui a été inspiré par sa soeur Catherine qui a été une grande résistante et qui a survécu à la déportation. Lorsque Christian Dior disait vouloir rendre les femmes heureuses, ce n’était pas rien. “Bonheur” n’était pas un mot vide pour lui.  

Je ne connaissais pas cette histoire. C’est encore mieux comme ça…
De toute façon, le mot “bonheur” est galvaudé.Comme un état d’esprit exagéré…

Souvent, cela signifie que les gens ne veulent se préoccuper de rien. Pour moi, c’est tout le contraire. Le bonheur est un état d’esprit vers lequel je dois me diriger tout en souhaitant au fond de moi ne jamais arriver vraiment à destination...